Billebaude n°12

CUEILLIR

PARU MAI 2018

Pratique ancestrale, redécouverte aujourd’hui comme une façon d’imaginer un autre rapport à l’alimentation, la cueillette engage aussi d’autres relations à la nature sauvage. Elle questionne en creux les classifications et les pratiques issues de notre civilisation agricole et, au-delà, les modalités de nos relations avec les vivants. Car refaire nôtres l’attention du cueilleur et le savoir oublié des « bonnes herbes », c’est se souvenir que les espaces sauvages sont également des territoires nourriciers, dont nous partageons l’usage et la connaissance avec d’autres espèces. Dans ce numéro, vous trouverez des savoirs oubliés, des méthodes et des recettes pour redécouvrir les vertus des plantes sauvages.

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Collection Billebaude

96 pages, 230 x 300 mm
Prix public TTC France :
19.90 €

Contact
Fondation François Sommer

Anne de Malleray
Directrice de collection
Tél : 01 53 01 92 40
a.demalleray@chassenature.org

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EDITO

Nous avançons en file indienne sur le sentier forestier accidenté, concentrés sur la descente. Certains, plus alertes, repèrent un premier buisson de framboises sauvages. Nous commençons tous à scruter le paysage à hauteur d’arbustes. À mesure que l’œil les cherche, c’est comme si le rose des framboises devenait plus vif, presque vibrant, sur le fond vert du sous-bois d’été. Soudainement pris par « la fièvre de la cueillette », nous ne voyons plus que les fruits. La cueillette sauvage a ceci de particulier qu’elle aiguise les sens. Le regard doit s’exercer à discriminer entre les tons et les formes dans le vert indifférencié du sous-bois ou de la prairie.

Il faut aussi apprendre à identifier les plantes à l’odeur, en froissant une feuille dans ses mains, et à distinguer au toucher entre le velouté mortel de la digitale et la rugosité de la consoude comestible. Dans ce numéro, nous explorons la cueillette non comme un folklore, avec ses personnages, ses décoctions et ses anecdotes, mais comme une pratique susceptible d’ouvrir des chemins pour nous rendre sensibles au vivant par l’immersion dans des lieux et par les formes d’attention et de savoirs qu’elle implique. En cueillant les framboises dans ces alpages, je pensais au renard ou à l’oiseau qui viendraient peut-être se nourrir au même endroit et à la joie qu’ils auraient, eux aussi, à les trouver. Cueillir sa nourriture dans une nature non-cultivée, au hasard de la quête et de la rencontre, est une façon de se sentir un vivant parmi les autres dans une nature habitée.

Si chez nous la cueillette n’est plus vitale, contrairement à d’autres endroits du monde comme le rapportent les histoires de cueillette dans la réserve de Gilé, au Mozambique, ou de pistage des truffes dans le désert du Kalahari, elle est aujourd’hui investie par ceux, de plus en plus nombreux, qui cherchent à se réapproprier leur alimentation et à renouer avec des savoirs naturalistes. Bien sûr, la cueillette prend parfois une dimension extractive à des fins de production pharmaceutique, cosmétique ou alimentaire. Il ne s’agit en rien de l’oublier, mais d’explorer comment cette pratique ancestrale a potentiellement le pouvoir de nous rappeler que nous dépendons du vivant pour nous nourrir et nous soigner. Ce numéro invite donc à redécouvrir des goûts, des savoirs oubliés et la place des plantes sauvages dans notre histoire humaine. « Reconnaissance à l’ortie brutale, au chénopode envahissant, à la patience rouillée, à la porcelle râpeuse. [...] Mieux que le lis et la rose, ils ont veillé à la survie des hommes », écrit ainsi l’ethnobotaniste Pierre Lieutaghi, qui œuvre à la réhabilitation des « mauvaises herbes. » Elles sont qualifiées comme telles par opposition aux plantes agricoles, cultivées et sélectionnées par les humains. La pratique de la cueillette ouvre toute une gamme de relations possibles aux plantes, brouillant la frontière entre espaces sauvages et espaces cultivés, qu’il s’agisse des « fils du guaranà » apprivoisés par les Sateré-Mawé dans la forêt amazonienne ou, plus proche, de l’alliaire sauvage que deux agriculteurs bretons introduisent dans leur potager.

Dans un contexte de crise de la biodiversité, la cueillette, dans ses variantes que sont la collecte scientifique, l’herboristerie ou la commercialisation de plantes nourricières, dessine le tableau de l’évolution de nos relations au vivant, de notre médecine et de notre culture scientifique. Comme le raconte l’anthropologue Anna L. Tsing, on ne peut plus faire semblant de cueillir dans une nature bucolique et préservée de nos impacts. En suivant les cueilleurs de matsutakes dans les forêts industrielles de l’Oregon, écosystème humain et non-humain victime de la surexploitation des ressources, elle appelle à l’invention de formes de survie collaboratives avec le vivant dans les ruines du capitalisme. Nous avons pour cela besoin de raviver des « arts de l’observation », qui passent par des formes d’attention comparables à celles qu’impliquent la cueillette. L’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual décrit comment le peintre Frederic Church détourne les techniques picturales classiques pour « peindre les végétaux comme des visages », mobilisant ainsi des formes d’attention issues de millénaires de pratique de cueillette sélective. Cueillir dans ce contexte peut devenir une façon de faire attention au paysage.

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