La lettre
"Qu’est-ce que le livre de chasse ?


Au début de l’histoire du livre, il se confond avec encyclopédie et ouvrage scientifique, car tout bon chasseur se doit de connaître particulièrement bien le sujet qui l’intéresse : les animaux. Leurs mœurs, leurs habitudes ne doivent avoir aucun secret pour lui. La chasse, activité des rois et princes est un moyen de connaissance du monde qui entoure l’homme.

Au Moyen Âge, les chasseurs, grands princes cultivés, tel Frédéric II de Hohenstauffen (1194-1250) ou Gaston III de Foix dit Phoebus (2eme moitié du XIVe siècle) ressentent le besoin de fixer la science cynégétique de leur époque. Ces auteurs assurent la synthèse de la tradition issue du fond des âges, l’agrémentent de leur propre expérience et se permettent parfois de la corriger d’éventuelles erreurs. Issus de la tradition antique et orientale très présente – les cours occidentales ont pris l’habitude d’accueillir régulièrement des fauconniers arabes -, ces grands traités du Moyen Âge posent les bases de la discipline et inventent le modèle du livre cynégétique.

Ainsi se dessine l’intérêt et le paradoxe du livre de chasse en tant que manuel technique et pédagogique : la dualité de la théorie et de la pratique. Depuis cette période, les grands traités fondateurs de cette discipline revendiquent leur rôle scientifique. Pour écrire sur la science de la chasse, il faut savoir de quoi on parle.

La chasse est une activité humaine millénaire, mais lorsqu’elle n’est plus un besoin alimentaire, sa pratique reste toujours justifiée, pour plusieurs raisons. Divertissement favori des princes qui entreprennent de grandes chevauchées pour se mesurer aux bêtes sauvages, la chasse leur permet de s’aguerrir et de garder un corps en bonne santé. Tous les traités cynégétiques vantent les valeurs sportives de cet exercice. Excellente préparation à la guerre, elle entretient l’art de la tactique et de la ruse dans l’affrontement avec l’ennemi, qui est toujours plus " sauvage " que nous.
La chasse est de tout temps étroitement liée à la science et à l’histoire naturelle car les animaux gardés dans les ménageries sont chassés, rapportés puis étudiés par les naturalistes. Elle permet de connaître la nature et de s’y fondre en jouant le rôle du plus grand prédateur.
Elle est donc une science mais aussi un art dont l’éloge résonne à travers les œuvres des plus grands auteurs, Xénophon, Jacques de Thou, Guy de Maupassant, Ernest Hemingway, et les plus grands personnages : François Ier, Charles IX, Louis XIV, Louis XV, Charles X ou plus près de nous Georges Pompidou, qui en ont fait leur passe-temps favori.
A l’époque moderne, la nécessité de régulation des espèces passe par la pratique de la chasse, qui est un moyen naturel de pérenniser l’équilibre d’un écosystème.

Pour le chasseur, la raison d’exister du livre de chasse trouve son origine dans le cycle annuel de la pratique de cette discipline. Il représente la possibilité de vivre sa passion en dehors des périodes de chasse. Décrire une technique, donner de précieux conseils, emporter le lecteur sur la route des grands explorateurs, le livre cynégétique est fait pour découvrir, comprendre, apprendre et surtout rêver. Un chasseur qui lit un récit de chasse palpite, se remémore ses propres aventures de chasse, heureuses ou malchanceuses. Un non-chasseur qui lit un récit de chasse palpite, s’imagine à la place du héros, aime le style ou l’histoire, ne peut être indifférent à ce qui se passe. En lisant Gustave Flaubert ou Yvan Tourguéniev, il ne peut que prendre conscience des émotions que procure cette activité, même s’il ne pratique pas la chasse.

A la passion de la cynégétique se mêle celle des beaux livres. Les éditions anciennes, parfois rarissimes, sont très recherchées par les bibliophiles. Le livre, objet de collection privilégié, témoigne de la continuité historique et technique de ce domaine très spécifique. Pour qui s’intéresse aux origines de la discipline et à son évolution à travers les siècles, quoi de plus intéressant que de se plonger dans l’univers médiéval de Gaston Phoebus, ou dans l’organisation des grandes chasses royales, initiées par le grand veneur de Louis XV, le marquis d’Yauville ? L’histoire du livre de chasse se confondant avec l’histoire du livre et de la littérature en général, la jalonnant même de faits d’importance, le non-chasseur peut tout naturellement y trouver son compte. Rappelons que Charles IX n’écrivit qu’un seul livre durant sa courte existence, et cet ouvrage est un traité de chasse. Il représente la figure même du roi cultivé, pratiquant avec ferveur la chasse et couchant ses impressions sur le papier en de longs poèmes. Son traité est, lui, très structuré et technique. De la reconnaissance des fumées de cerfs au déroulement précis d’une chasse à courre au sanglier, l’exposé est rigoureux, issu d’une expérience indéniable motivée par la passion.

Comme l’histoire de la chasse se confond avec l’histoire, l’histoire du livre cynégétique se confond avec l’histoire de la littérature, apportant, dans les deux domaines, un regard différent, donc nécessaire.