ÉDITO

SAFARIS

Le promeneur qui prend le chemin de la forêt a-t-il conscience de s’engager sur un terrain imaginaire ? En tournant le dos à la cité il croit aller à la rencontre du « monde sauvage ».

Voulant oublier les barres d’immeubles et les pylônes que masque la frondaison des lisières, il perçoit l’espace forestier comme une sorte d’antithèse de la ville, comme un lieu primordial où communier avec les origines, un lieu miraculeusement indemne de l’action de l’homme.

Pour que le charme des bois opère pleinement, il faut que le spectateur ignore ou feigne d’ignorer le patient labeur dont ils sont issus. Cernée par la ville, la forêt n’est pas seulement une enclave naturelle dans un monde urbanisé ; elle est, elle-même, un lieu de travail et de production qui ne subsiste que parce que l’homme tente, tant bien que mal, de gérer le subtil équilibre entre la faune et la flore.

Cette « fiction de l’espace sauvage », n’est-elle pas partagée par le chasseur ? Pour que son expérience soit parfaitement plaisante, il faut qu’elle tienne de l’aventure. Cela suppose que les frontières du territoire demeurent indéfinies et que la rencontre du gibier reste aléatoire. Sans doute, la capture du gibier issu d’élevage au sein d’un enclos aménagé ne provoquerait- elle pas le même émoi. Pour le plaisir de la chasse, le chasseur accepte de se raconter une histoire. Dès l’époque romantique, l’esprit d’aventure engage certains occidentaux sur les pistes africaines, à la poursuite d’animaux étranges et la conquête d’espaces nouveaux. Aujourd’hui, les safaris aménagés pour les amateurs de chasse photographique ou pour les collectionneurs de trophées exotiques font la prospérité des tours opérateurs.

Mais à mesure que se perfectionne la qualité commerciale de leurs prestations, c’est aussi le caractère conventionnel de la « fiction » qui s’affirme. e musée s’intéresse à ces safaris à travers la relation qu’en font les artistes. C’est le thème de trois expositions concomitantes. « Prince savant » ou « Prince navigateur », Albert Ier de Monaco (1848-1922) associe fréquemment l’investigation scientifique et le plaisir de la chasse. Lors des expéditions qu’il organise dans le monde entier, il se fait accompagner du peintre Louis Tinayre pour en établir le compte rendu artistique. Une sélection des œuvres ainsi produites est exceptionnellement prêtée par la Principauté au musée de la Chasse et de la Nature.

En pendant à ces chasses historiques, le musée organise une exposition consacrée aux « chasses fictionnelles ». Safaris réunit les œuvres de plusieurs artistes : Joan Fontcuberta qui revient à un thème présent depuis longtemps dans son travail, Mark Beard et les peintres constituant le « Cercle de Bruce Sargeant », Christian Gonzenbach…

Avec Safarix la chasse est encore un objet de fiction, mais cette fois dans le domaine de la bande dessinée. Depuis l’origine de cet art jusqu’aux créations les plus récentes, les illustrateurs de BD ont fait la part belle aux récits de chasse. En exposant un florilège de leurs plus belles planches originales, c’est une sorte de galerie de trophées que propose le musée. Ces incitations à vivre l’aventure dans un territoire mental se poursuivent avec la programmation des Nocturnes. Chaque mercredi soir les propositions artistiques (projections, performances, concerts…) viennent faire écho aux expositions temporaires. Avec cette nouvelle saison consacrée aux safaris, le musée de la Chasse et de la Nature s’affirme encore comme terrain d’exploration artistique ; il invite au voyage dans le temps et dans l’espace.

Claude d’Anthenaise
Conservateur en chef du patrimoine
Directeur du musée

 
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